Donald Trump est-il en train de perdre la face ?

Donald Trump à sa résidence de Mar-a-Lago, en Floride, le jour des élections de mi-mandats, le 8 novembre 2022. Le peu de candidats trumpiste élus l'ont été de justesse.  Andrew Harnik/AP

Entretien. « Trump est le plus grand loser (ndlr, perdant) du Parti républicain », peut-on lire dans un éditorial du Wall Street Journal. Désavoué par une grande partie de sa famille politique, mis en échec lors des élections de mi-mandat ou seulement deux candidats trumpistes ont été élus de justesse, l’ancien président Donald Trump a incontestablement perdu de son influence politique aux États-Unis. 

Jean-Éric Branaa est Maître de conférences sur la société et la politique américaines et chercheur en relations internationales au centre Thucydide. 

TV5MONDE : Comment analyser les élections de la mi-mandat aux États-Unis, en regard des performances républicaines et de l’influence de Donald Trump sur le scrutin ? 

Jean-Éric Branaa : Les Républicains n’ont pas contre-performé contrairement à ce que l’ont dit, puisque la plupart d’entre eux sont réélus, en tout cas les sortants. Les trumpistes en revanche, ceux qui ont épousé les théories négationnistes de Donald Trump suite aux élections de 2020, qui ont appelé à la fraude, qui ont fait du complotisme, ce sont ceux-là qui perdent les élections.

Ils perdent d’ailleurs quasiment tous les élections, sauf J. D. Vance en Ohio, qui a un poste de sénateur, et Joe Lombardo dans le Nevada qui occupe un poste de gouverneur. Tous les autres sont perdants, en particulier ceux qu’on nous avait présenté comme les grands dangers de la démocratie c’est-à-dire les Secrétaires d’État chargés de certifier les votes présidentiels. Aucun d’entre eux n’a été élu sous l’étiquette trumpiste tel qu’on l’entend. 

TV5MONDE : À la suite de ces élections, Donald Trump s’est fait qualifié de « loser », de « perdant » par le Wall Street Journal mais aussi par des membres de son propre parti. Il se fait aussi désavouer par les médias détenus par Murdoch et perd ainsi un précieux soutien. Que cela traduit-il ? 

Jean-Éric Branaa : Murdoch avait déjà abandonné Donald Trump depuis plusieurs mois. Donald Trump se plaignait d’ailleurs de ne plus passer sur Fox News, de ne plus être l’invité vedette, d’avoir des moins bons papiers dans le New York Post. Il avait perdu également ses grands relais de SMACS ( Social, Mobile, Analytique, Cloud, Sécurité), il n’a plus de diffuseur… La situation est compliquée sur le plan médiatique pour Donald Trump.

Beaucoup l’appellent « loser » aujourd’hui. Ils auraient pu le faire il y a deux ans. Il a fait perdre la Chambre, le Sénat et la présidence. Ce n’était jamais arrivé depuis la fin du XXe siècle. Il s’agit d’une première historique dont Donald Trump ne s’est pas vanté.

Depuis deux ans, les meetings se vident.Jean-Éric Branaa, Maître de conférences sur la société et la politique américaines

TV5MONDE : Mais pourquoi ce lâchage général maintenant ? 

Jean-Éric Branaa : Principalement à cause du 6 janvier 2021, qui est un vrai choc, aussi bien pour les démocrates que pour les républicains. Nous avons vu ce premier mouvement républicain qui a été de dire qu’ils étaient choqués, de condamner et puis ensuite pour certains d’entre eux de faire marche arrière, car ils n’avaient pas vu que Donald Trump partait dans l’autre sens et ils ont essayé de le rattraper, de le suivre, parce que leur propre poste et carrière dépendait des électeurs de Donald Trump. Ils se sont trompés pendant deux ans en pensant que les électeurs soutenaient Donald Trump ce qui n’était déjà plus le cas.

Depuis deux ans, les meetings se vident. Ils étaient à 30 000 personnes il y a deux ans,  ils ne sont plus qu’a 3000 voir 1000 sur le dernier en Pennsylvanie. Les Primaires ne ce sont pas bien passées pour les trumpistes avec des défaites. Ceux qui ont été élus ne l’ont été que de justesse dans une Primaire qui était républicaine exclusivement. Les signes annonçant ce lâchage étaient très nombreux. Seulement, un récit, principalement médiatique, était collé par-dessus cette réalité. Il faisait croire que Donald Trump était toujours quelqu’un qui avait la partie sous son emprise. C’était d’ailleurs quelque chose qu’on lisait fréquemment, qu’il « dominait », qu’il était un « faiseur de rois ».

Tout cela n’était pas le cas et cette bulle a explosé au moment des élections. 

Ce qu’il se passe, c’est un rejet des thèses trumpistes mais pas du personnageJean-Éric Branaa, Maître de Conférences sur la société et la politique américaines

TV5MONDE : Donald Trump est-il donc impopulaire au sein du parti républicain ? 

Jean-Éric Branaa : Il y a une grande différence entre l’influence et la popularité. Nicolas Sarkozy est très populaire au sein des Républicains en France. Il n’a en revanche quasiment plus d’influence. D’ailleurs, quand il a été se présenter, ils n’ont pas voulu de lui. C’est exactement la même situation avec Donald Trump. Il est excessivement populaire au sein du parti républicain, ce serait une absurdité que de dire autre chose. Auprès d’eux, il a encore près de 65 à 70% de popularité. En terme d’influence, il n’est en revanche plus qu’à 30-35% puisque tous les sondages disent qu’ils ne sont que 30 à 35% à vouloir qu’il revienne et les autres souhaitent autre chose. 

En réalité, ce qu’il se passe, c’est un rejet des thèses trumpistes mais pas du personnage. Le personnage et son côté trublion, « je renverse la table », « je parle fort », tout cela correspond exactement à ce que cherche le parti républicain. Un DeSantis (gouverneur de Floride), que nous sommes en train de faire monter très haut, n’a pas le charisme d’un Donald Trump même s’il en imite les codes. Il y aura un vrai souci pour lui à l’avenir.

En revanche le négationnisme sur les élections, le côté râleur, je triche, je fais recompter, je vous dis que tout le monde à tord et que c’est moi qui ait raison… tout cela a beaucoup fatigué les électeurs qui attendent autre chose, du sérieux, de la perspective pour l’avenir. Tout le monde est dans une crise avec une inflation extraordinaire. Les gens attendent des réponses et ont voté pour les sortants, c’est-à-dire des gens qui ont prouvé qu’ils étaient capables de travailler. Donald Trump n’a pas prouvé cela et n’avait d’ailleurs pas de programme cette fois-ci, sauf de dire : « Élisez-moi et changez le cours du vote ». 

Donald Trump a fabriqué des fans.Jean-Éric Branaa, Maître de conférences sur la société et la politique américaines

TV5MONDE : Comment Donald Trump a-t-il pu se méprendre à ce point sur son influence actuelle ? 

Jean-Éric Branaa : C’est un phénomène très connu en politique. Les politiciens sont dans un cercle qui les protègent. Ils ne se rendent pas compte en réalité de ce qu’il se passe, au-delà de leur cercle. Donald Trump a fabriqué des fans. Il a donc énormément de retours de gens qui sont fans. C’est Claude François et ses adorateurs. Il pouvait faire n’importe quoi, c’était un dieu vivant – je parle du chanteur –  et bien c’est la même chose pour Donald Trump. Il fera n’importe quoi, ce sera la parole géniale, le geste génial. Mais ce n’est qu’une base. Au-delà de ces 30-35%, il n’y a plus toute cette ferveur, nous tombons dans le vide. Mais Donald Trump ne le voit pas. Ce qu’il voit devant lui est une illusion. Je pense sincèrement que Donald Trump a cru de lui qu’il était un dieu vivant sur Terre, comme il l’a dit lui-même.

{S’il se présente}, Donald Trump va au suicide politique et personnel.  Jean-Éric Branaa, Maître de Conférences sur la société et la politique américaines

TV5MONDE : Se faire qualifier de « loser », de « perdant », est-ce un camouflet pour Donald Trump ou cela lui passe-t-il au-dessus de la tête ? 

Jean-Éric Branaa : La fragilité de Donald Trump concerne l’aura qu’il peut avoir sur les autres et à partir du moment ou cela s’écroule, forcément il est en fragilité. Ayant étudié Donald Trump, je peux vous dire que nous allons reparler de sa construction en tant qu’enfant et adolescent. Il appartient à une branche du protestantisme dans lequel on valorise la réussite.

Dans cette branche, on estime que l’on est riche par la volonté de Dieu. Donald Trump le dit d’ailleurs souvent : ceux qui ne sont pas riches, pas puissants, c’est qu’ils ne le méritent pas. Donald Trump a tout : il est riche, il se trouve beau et il est puissant. 

Mais je n’imagine pas une seconde que Donald Trump ne voit pas que cela s’écroule. C’est écrit partout. Il l’a écrit lui-même dans un tweet que Fox News, le New York Post etc. ont critiqué Donald Trump et qu’ils avaient tous tord. Lorsque tout le monde a tord et que vous êtes le seul à avoir raison, c’est qu’il y a un décalage avec la réalité.

Par ailleurs, même si Donald Trump a un cercle qui le brosse dans le sens du poil constamment, il y a aussi autour de lui des gens qui l’ont averti. Sa fille, Ivanka, a déclaré à la Commission du 6 janvier qu’elle avait dit à Donald Trump qu’il fallait que cela s’arrête et qu’il reconnaisse sa défaite. Il y a également son gendre, Jared Kushner. Et puis il y a tous ceux qui étaient ses ministres et ses grands cadres et qui l’ont tous lâché et qui écrivent aujourd’hui des livres sur et contre lui. 

Quand vous êtes lâchés par des dizaines et des dizaines de personnes aussi proches, cela finit par poser un problème. Je ne suis pas sûr que l’annonce de ce mardi soir (ndlr : D. Trump a dit avoir à annoncer quelque chose mardi 15 novembre. Les observateurs s’attendent à ce qu’il fasse son entrée dans la course à la présidentielle) aura vraiment lieu. Elle aura peut-être lieu, mais alors Donald Trump va au suicide politique et personnel. 

Donald Trump a fait de l’imprévisibilité sa marque de fabrique.Jean-Éric Branaa, Maître de Conférences sur la société et la politique américaines

TV5MONDE : Le comportement politique de Donald Trump s’inscrit-il dans la veine populiste aux États-Unis ? Est-il finalement si imprévisible que cela ?

Jean-Éric Branaa : Le populisme est une tradition aux États-Unis. Le terme n’a pas le même sens que chez nous. Le populisme est la base même de la politique américaine, où le peuple est considéré comme le seul gouvernant. Bill Clinton lui-même a écrit un livre pour dire qu’il était populiste. Je crois que Donald Trump est un ovni. Il a tenté un coup, qui a fonctionné.

J’avais écrit à l’époque des élections qu’il s’agissait du « rapt le plus réussi » de toute l’histoire. Il est tombé au moment où parler fort est ce que voulaient entendre les électeurs, alors que le candidat en face de lui, au parti républicain, Jeff Bush, était plutôt quelqu’un qui ne parlait pas fort et qui était du sérail avec un oncle et un grand-père qui avaient été présidents. 

Donald Trump a fait de l’imprévisibilité sa marque de fabrique et aujourd’hui rejeter cela, c’est rejeter les 6 ans que nous venons de vivre. 

LE JV2 AVEC AFP

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