« À la COP27, nous voulons quitter l’étape des intentions », Eve Bazaiba.

Eve Bazaiba, ministre congolaise de l'Environnement et du Développement durable, le 3 octobre 2022, lors de la pré-Cop27 à Kinshasa. © REUTERS/Justin Makangara

Elle a accueilli début octobre à Kinshasa une pré-Cop annonciatrice des revendications du Sud lors de la COP27 qui débute ce 6 novembre en Egypte. La ministre de l’Environnement et du développement durable de la RDC, Eve Bazaiba, nous présente ce que, à ses yeux, seront les termes du débat autour des réponses à apporter au changement climatique. Entretien.

TV5MONDE : La COP27 s’ouvre ce dimanche 6 novembre à Charm el-Cheikh en Égypte. Vous serez présente. Qu’attendez-vous de ce grand rendez-vous ?

Eve Bazaiba, ministre congolaise (RDC) de l’Environnement et du Développement durable : A la COP27, comme nous l’avons dit d’ailleurs lors de la COP26 à Glasgow il y a deux ans, nous voulons quitter l’étape des intentions. Nous souhaitons qu’il y ait la mise en œuvre des engagements de nos partenaires du Nord, notamment le G20 qui est à lui seul responsable des 80 % des pollutions mondiales.

« Le bassin du Congo contribue aussi à la lutte contre les changements climatiques. Nous sommes les pays solutions. »Eve Bazaiba, ministre de l’Environnement de la RDC.

En Afrique, nous acceptons de nous impliquer dans la lutte contre les changements climatiques. Toutefois, nous savons que c’est une responsabilité commune mais différenciée. Au niveau des pays les moins avancés, nous sommes victimes des changements climatiques, et en même temps, le bassin du Congo par exemple contribue aussi à la lutte contre les changements climatiques. Nous sommes les pays solutions.

Très concrètement, nous attendons une différence claire et nette entre d’un côté les fonds alloués aux pertes et dommages dûs aux changements climatiques qui aujourd’hui constituent une urgence, et de l’autre côté les fonds d’adaptation qui constituent un programme à court, moyen et long terme. 

Je vous donne un exemple. Les catastrophes naturelles que nous voyons à travers le monde, comme les inondations au Pakistan, mais aussi les feux aux Etats-Unis ou en Espagne ou encore ici en République démocratique du Congo, une simple pluie qui vient de causer des dégâts, voilà ce à quoi peut servir le fonds d’urgence. 

Pour ce qui est des fonds d’adaptation, sur lesquels on doit aussi mettre le paquet, je pense par exemple au fonds bleu pour le bassin du Congo qui a besoin d’être renfloué  parce que nos forêts continuent à rendre service à l’humanité, par la séquestration des pollutions, les écosystèmes hydriques qui donnent des pluies dans certains coins du monde et aussi la protection de la biodiversité. 

Nous avons également les minerais stratégiques qui vont aider à atteindre l’atténuation de la température planétaire à 1.5 degrés Celsius en aidant les industries à limiter la pollution. Pour tout cela, nous avons besoin de moyens. Je donne l’exemple des véhicules électriques. Pour fabriquer les véhicules électriques, il faut des matières premières. Et ces matières premières, je suis fière de le dire, on les trouve en Afrique, on les trouve en République démocratique du Congo.

Il faut absolument qu’il y ait un lien fort entre protection de l’environnement et développement.

Eve Bazaiba, ministre de l’Environnement de la RDC.

Enfin, entre autres, nous voulons aussi qu’il soit dit clairement que les fonds engagés pour le climat dans les pays les moins avancés, ne soient pas classés dans l’aide au développement.

Nous, nous avons le potentiel. Le Nord à la technologie et l’expertise. Nous travaillons ensemble à lutter contre le changement climatique. C’est un partenariat gagnant-gagnant.

TV5MONDE : Lors d’une pré-COP à Kinshasa au début du mois d’octobre, vous aviez lancé cette phrase : « Nous avons besoin d’oxygène, nous avons aussi besoin de pain ». Cette question de l’équilibre entre développement et protection de l’environnement, vous la mettrez également sur la table à Charm el-Cheikh.

Eve Bazaiba : Il faut absolument qu’il y ait un lien fort entre protection de l’environnement et développement. Je ne suis pas seulement ministre de l’Environnement, mais aussi ministre en charge du Développement durable. Nous devons lier ces points de vue. Cette COP se tient en Afrique et on doit tenir compte, faire attention à ce berceau de l’humanité sur ses besoins en tant que victimes, et sur ses besoins aussi en tant que contributeur à la lutte contre les changements climatiques.

TV5MONDE : Faut-il s’attendre à ce que la COP27 tourne au bras de fer entre le Nord et le Sud, entre les différentes catégories de pays ?

Eve Bazaiba : Non, pas du tout. Il n’y a pas de bras de fer. Comme je vous l’ai indiqué, je considère qu’il y a, par rapport aux enjeux du climat, trois catégories de pays. Pour moi, quelle que soit la catégorie dans laquelle on se trouve, nous avons tous une responsabilité commune pour faire face aux enjeux du climat. Une responsabilité différenciée mais commune.

Nous n’avons pas des bras de fer avec les pays industrialisés. Ils ont industrialisé le monde, nous en avons bénéficié nous aussi, mais ils doivent s’assumer. C’est juste une responsabilité, une question d’éthique et de morale.

Nous avons tous une responsabilité commune pour faire face aux enjeux du climat.

Eve Bazaiba, ministrede l’Environnement de la RDC.

En République démocratique du Congo et dans les pays qui partagent la même situation, nous pouvons aller très loin pour atteindre les objectifs de développement durable. Mais nous devons aussi pouvoir exploiter nos ressources naturelles. Vous savez, le pétrole, on ne va pas s’en débarasser tout de suite ! Les avions, les bateaux ou les fusées vont encore en avoir besoin. Le pétrole, on en a sous nos pieds et actuellement ça nous coûte très cher de continuer à l’importer avec tous ses dérivés.

Eve Bazaiba, ministre congolaise de l’Environnement et du Développement durable, et John Kerry, envoyé spécial du président américain pour le climat, le 3 octobre 2022, lors de la pré-Cop27 à Kinshasa.© REUTERS/Justin Makangara

TV5MONDE : Vous faites référence à ces gisements de gaz et de pétrole qui ont été mis aux enchères ces derniers mois par votre pays la République démocratique du Congp. Cela vous a valu les foudres de l’organisation écologiste Greenpeace. Cet épisode résume assez bien les enjeux de l’époque, n’est ce pas ?

Eve Bazaiba : Je voudrais ici parler de la responsabilité d’un pays, d’un Etat. Je ne parle pas des ONG qui n’ont pas des comptes directs à rendre à la population. Nous, nous sommes un gouvernement, nous prenons en charge notre population.
En outre, il s’agit d’un appel d’offre. Il n’y a jamais eu de mise aux enchères.

Nous avions 27 blocs pétroliers et 3 blocs gaziers. Certains pays nous ont dit que ces blocs pétroliers auraient eu des problèmes. Mais je vous rassure : avant de les désigner, nous avons procédé à des études stratégiques pour en connaître les potentialités. 

Si un pays pense que l’un de ces blocs pétroliers pose problème, je lui recommande une approche positive. Il n’y a pas de raison que la RDC n’accède pas à son développement et à l’exploitation de ses ressources naturelles. Aucune convention au monde n’interdit à un pays de mettre son CO2 au service de son développement. Notre seule obligation est de présenter, d’ici 2030, un rapport sur l’atteinte de nos objectifs en matière de développement durable.

Nous en appelons à l’éthique et à la responsabilité de ces Etats pollueurs.

Eve Bazaiba, ministre de l’Environnement de la RDC.

Nous avons nos ressources naturelles, nous avons l’obligation et même le devoir, en tant que gouvernement, de les exploiter, mais en tenant compte des standards internationaux, en tenant compte des nouvelles technologies. On ne sera pas le premier pays de la région à agir de la sorte. Je prends l’exemple du Gabon. Voilà cinquante qu’il exploite son pétrole en onshore, dans la forêt. Le Gabon dispose de 10 % des forêts tropicales humides du bassin du Congo. Cela n’empêche pas ces forêts de continuer à rendre des services importants dans la séquestration des pollutions, ou alors dans les écosystèmes hydriques. C’est grâce aux forêts du Gabon qu’on a les pluies, par exemple, dans le Sahel. N’est-ce pas la même chose concernant l’Ouganda, l’Angola ? Ils exploitent leur pétrole ! Pourquoi la République démocratique du Congo ne le ferait pas ?

Ailleurs dans le monde, on peut parler de la Norvège ou la Suède qui sont les grands champions de la défense de l’environnement, mais sont aussi des exploitants pétroliers. Bref, pourquoi y’aurait-il un ‘deux poids deux mesures’ ? 

Le vrai débat en matière d’environnement, c’est l’engagement des pays pollueurs dans le principe du pollueur payeur. Cela ne vient pas de moi. Ces pays ont pris l’engagement il y a plus d’une décennie de mettre sur la table le Fonds climat de cent millions de dollars américains par an. Ces cent milliards de dollars n’ont jamais été mis sur la table ! Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Nous en appelons à l’éthique et à la responsabilité de ces Etats.

TV5MONDE : Lors de la Pré-COP organisée début octobre à Kinshasa, vous avez lancé une initiative avec le Brésil et l’Indonésie autour des forêts. Où en est cette initiative ?

Eve Bazaiba : Nous sommes très avancés. Le Brésil, la République démocratique du Congo et l’Indonésie ont été unis par la nature autour de leur au potentiel environnemental. Je pense que nous ne pouvions que nous mettre ensemble. Il en était grand temps. Nous avons des positions communes, des besoins communs, des responsabilités communes. Et à ce sujet, nous allons signer des accords à Charm el-Cheikh et nous en reparlerons lors de la réunion du G20 qui aura lieu à Bali, en Indonésie, le 15 novembre.

Nous souhaitons aussi parler de la transformation de nos ressources naturelles.

Eve Bazaiba, ministre  de l’Environnement de la RDC.

Nous allons parler d’une seule voix à propos du prix de la tonne de carbone. Il est inconcevable qu’au Sud, le prix de la tonne de carbone soit à 5 dollars alors qu’il est bien plus élevé au Nord. Nous souhaitons une démarche coercitive et cela peut nous permettre d’aider des pays moins avancés ou des pays insulaires qui sont en danger. En cela, nous sommes des Etats solutions.

Nous souhaitons aussi parler de la transformation de nos ressources naturelles. En République démocratique du Congo par exemple, c’est une aberration d’exporter une grume brute vers d’autres pays du monde et, en échange, d’importer des cure-dents ! La même question se pose au sujet de nos minerais que nous exportons pour fabriquer ailleurs les batteries des véhicules électriques, pour qu’ensuite nous récupérions ici les véhicules polluants ou des véhicules électriques à des coûts exorbitants ! 
Il faut qu’il y ait la transformation locale de nos ressources naturelles, de nos minerais stratégiques, des métaux précieux pour créer des emplois, de la richesse et nous aider à la transition écologique.

TV5MONDE : La République démocratique du Congo est un pays gigantesque et les défis auxquels il fait face sont à la mesure de cette superficie. On parle notamment beaucoup des crises sécuritaires qui frappent l’Est de votre pays. Est-ce que des citoyens confrontés à la survie au quotidien sont à l’écoute des enjeux climatiques ?

Eve Bazaiba : Tout à fait. Les citoyens congolais de l’Est est à l’écoute de cette problématique. Il faut considérer que toute thématique est associée à celle du climat. L’est de notre pays est confronté à une destruction massive de l’environnement et de la biodiversité à cause de la guerre et de l’insécurité.

Vous savez qu’il y a plus de deux décennies, en 1994, lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies a imposé à la République démocratique du Congo, à travers l’opération Turquoise, d’ouvrir les couloirs humanitaires à la suite du génocide au Rwanda, un grand nombre de Rwandais hutus ont envahi la RDC. 50.000 mètres cubes de bois étaient alors coupés tous les jours pour créer les logements provisoires des réfugiés ou comme source d’énergie. Aujourd’hui, cela continue puisque ces groupes d’Interhamwe se sont transformés en FDLR. Ils travaillent aujourd’hui avec des ADF-Nalu. Et leur activité principale est l’exploitation du bois dans le parc des Virunga.

Ce parc est transformé en sanctuaire des groupes armés incontrôlés. Il y a pourtant là des espèces rares comme les bonobos, les rhinocéros blancs, les éléphants. Lorsqu’il y a des bombardements, ces animaux traversent pour aller de l’autre côté de la frontière. La République démocratique du Congo est alors perdante en termes d’écotourisme. C’est une perte de richesses pour notre pays. De tout cela, nous comptons bien parler, notamment, lors de la réunion de Charm el-Cheikh.

LE JV2 AVEC AFP

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