Nathalie Yamb, l’activiste qui se rêve comme le « cauchemar » de la France

Capture écran du compte personnel de Nathalie Yamb.  Instagram/ @Nath_Yamb

Sur les réseaux sociaux où elle est suivie par des centaines de milliers d’internautes, la Suissesse d’origine camerounaise dénonce un « empire francafricain » selon elle toujours en place, mais ne feint pas de soutenir la présence russe sur le continent. Accusée de propager une « haine profonde à l’égard de la France », le ministère de l’Intérieur français lui a adressé une interdiction d’entrée et de séjour sur le territoire selon RFI. Portrait.

 « Pendant que l’on se reposait [cet été], certains travaillaient à organiser des attaques en règle contre les combattants de la cause de l’émancipation africaine, et en particulier contre moi ». Dans sa vidéo de rentrée, celle qui se surnomme « la Dame de Sotchi » l’affirme et le répète. Elle se présente comme l’ennemi public numéro un de la France et de son « néocolonialisme » qu’elle vilipende depuis des années.

Si elle cumule aujourd’hui près d’un million d’abonnés sur les réseaux sociaux, Nathalie Yamb était encore peu connue il y a quelques années de cela. C’est en 2019, lors du premier sommet Russie-Afrique à Sotchi, qu’elle se fait remarquer en tenant un discours vouant aux gémonies une France qui « continue à considérer le continent [africain] comme sa propriété ».

Les bases militaires françaises ne servent qu’à permettre le pillage des ressources, l’entretien de rébellion, l’entraînement de terroristes et le maintien de dictateurs à la tête [des] États.Nathalie Yamb au sommet Russie-Afrique de Sotchi en 2019

Chasser la France de l’Afrique

Mais qui est Nathalie Yamb, invitée comme représentante de la société civile africaine dans des sommets internationaux ? Contactée par TV5MONDE, celle-ci n’a pas souhaité répondre à nos questions. 

Sur son site, elle se présente comme une « femme politique très suivie », « journaliste de formation » et « experte des questions africaines et migratoires ». Elle affirme avoir les nationalités suisse et camerounaise, bien que la loi au Cameroun proscrive la détention de la double nationalité.

Ce n’est cependant pas à Yaoundé que Nathalie Yamb a décidé de faire ses premiers pas dans la politique, mais à Abidjan en Côte d’Ivoire. En 2007, alors qu’elle devient responsable des ressources humaines au sein de la compagnie de téléphonie MTN, elle se rapproche du parti nationaliste du Lider (Liberté et Democratie pour la République) et plus particulièrement de son fondateur, Mamadou Koulibaly, à l’époque président de l’Assemblée Nationale. Elle devient rapidement sa conseillère exécutive.

La suppression du Franc CFA est l’un des principales revendications du LIDER, parti anti-impérialiste.  Mamadou Koulibaly, professeur d’économie de formation, en fait le coeur de son engagement. La néo-militante en fera à son tour l’un de ses chevaux de bataille politique, et ce jusqu’à aujourd’hui.

Trois vidéos Youtube de la chaîne de Nathalie Yamb qui aborde la question du franc CFA.

Trois vidéos Youtube de la chaîne de Nathalie Yamb qui aborde la question du franc CFA.TV5MONDE

À cette période, Nathalie Yamb anime en parallèle un blog sous le pseudonyme Mahalia Nteby, l’anagramme de son nom. Son premier texte qui s’intitule « Côte-d’Ivoire : naufrage d’une nation » s’en prend aux accointances franco-ivoiriennes. Elle y décrit un « président Gbagbo, autrefois icône de la lutte contre l’impérialisme français, [qui] est aujourd’hui en passe de devenir le coauteur du naufrage de la nation ivoirienne. »
Ce texte s’inscrit alors dans la droite ligne de son projet politique : chasser la France de l’Afrique. 

« La Russie a un rôle à jouer »

C’est en octobre 2019 que les projecteurs se braquent sur l’activiste. Sur le podium, Alexander Malkevich joue le rôle de médiateur d’une des rencontres du sommet Russie-Afrique. Aujourd’hui président adjoint de la commission russe de l’information, Alexander Malkevich oeuvrait auparavant à l’IRA, Internet Research Agency. L’IRA, véritable ‘usine à troll’, s’est engagé dans des opérations de propagande et d’influence pour des interêts russes selon des témoignages livrés par le Washington Post.

À l’autre bout de la scène, Nathalie Yamb livre son propos avec un ton assuré et appelle sans détour au démantèlement des bases militaires françaises qui « ne servent qu’à permettre le pillage des ressources, l’entretien de rébellion, l’entraînement de terroristes et le maintien de dictateurs à la tête [des] États ». Elle cite une Russie « qui n’a pas de tradition coloniale » et qui a « un rôle à jouer » en Afrique pour « rééquilibrer les choses dans les pays francophones ».

Le discours fait réagir. Son autrice va jusqu’à le qualifier « d’anthologie ». Elle se souhaite se présenter désormais sous le nom de « Dame de Sochi ».

Les autorités ivoiriennes, elles, ne comptent pas en rester là. Un mois après, le 2 décembre 2019, Nathalie Yamb est expulsée de Côte d’Ivoire vers la Suisse, pour « activité incompatible avec l’intérêt national » selon son collègue Mamadou Koulibaly. Ce dernier n’a pas souhaité répondre aux questions de TV5MONDE.

La décision surprend les observateurs de la scène politique de l’époque. « C’était une suréaction qui n’en valait pas la peine, estime un ancien journaliste qui souhaite rester anonyme. Je ne voyais pas en quoi elle représentait une menace directe pour le pays. Ça lui a surtout donné une envergure qu’elle n’avait pas à mon avis. »

Prigojine et « lovestory »

Exilée, Nathalie Yamb est alors persuadée que son expulsion s’est faite « sur ordre d’Emmanuel Macron » et a été exécutée par Alassane Ouattara, le président ivoirien. L’évènement confirme le narratif de l’activiste. Son propos dérange et elle le sait. Elle se réjouit d’être « le pire cauchemar » de la France. 

Il y a une frustration légitime notamment de la jeunesse africaine sur la manière dont fonctionne leur pays, sur les rapports qu’entretiennent des dirigeants perçus comme des autocrates avec la FranceHady Ba, enseignant en philosophie à Dakar

Poursuivant son action politique désormais depuis la Suisse, elle multiplie les déplacements en Russie. Quelques jours après son expulsion, le 10 décembre 2019, elle se rend à la Chambre Civique de la Fédération de Russie, une institution consultative de la société civile russe.

En janvier  2020 à Berlin, selon un rapport de l’ONG Free Russia Foundation, elle participe encore aux côtés d’Alexander Malkevitch à une conférence organisée par le réseau AFRIC (Association pour la recherche libre et la coopération internationale). L’association est considérée comme un « instrument de soft power » et un « réseau d’agents d’influence », proche d’Evgueni Prigojine, le patron du groupe Wagner.

Bien que la Suissesse se défende de toute rémunération de Moscou, cette dernière a récemment « félicité » les pays qui n’ont pas voté la résolution onusienne condamnant l’intégration des quatre régions ukrainiennes à la Fédération de Russie. Elle qualifie même la relation Russie-Centrafrique de « lovestory ».

Capture écran Twitter

À l’heure où la présence française fait l’objet d’une défiance certaine en Afrique de l’Ouest et centrale, le discours de Nathalie Yamb ne peine pas à trouver un auditoire sur les réseaux sociaux. « Il y a une frustration légitime notamment de la jeunesse africaine sur la manière dont fonctionne leur pays, sur les rapports qu’entretiennent des dirigeants perçus comme des autocrates avec la France », admet Hady Ba, enseignant en philosophie à Dakar et auteur de philosophie politique. « Le problème c’est que remplacer une hégémonie française par une hégémonie russe, ce n’est pas gagner au change. »

En 2017, Hady Ba s’était fait l’auteur d’un pamphlet sur ce qu’il appelait alors les « Afroclowns ». « Ces africains qui vivent généralement en France (ou en Occident), qui passent leur temps à combattre en paroles une France fantasmée et à jeter l’anathème sur quiconque ose les contredire, écrit le philosophe. Ils affirment nous CONSCIENTISER mais si vous y prenez garde, vous verrez que ça les dispense de travailler autrement qu’avec le verbe. »

Un point de vue que le philosophe soutient encore aujourd’hui. « Les personnalités comme Nathalie Yamb ou Kemi Seba (NDLR : Kemi Seba est un militant panafricaniste franco-béninois) profitent de la confusion intellectuelle actuelle. La plupart d’entre eux vivent en Occident, ont des nationalités européennes mais évitent surtout de partager le sort commun des Africains. »

L’été dernier, le nom de Nathalie Yamb a été mentionné dans les Pandora papers, vaste enquête accusant des personnalités d’avoir dissimulé des avoirs dans des sociétés offshore à des fins d’évasion fiscale. Le site du Offshoreleaks avance alors que la Suissesse détient une société écran dans le Delaware aux États-Unis, État américain réputé pour sa fiscalité favorable. Contactée par TV5Monde, Nathalie Yamb n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Proximité avec Moscou et décolonialisme

Quand la proximité avec Moscou de Nathalie Yamb fait débat,  son propos anti-colonial, lui, fait plutôt consensus. « Il y a de la vérité dans ce qu’elle dit. Il y a des aspects qu’elle défend que beaucoup, et moi-même, partagent. » avoue l’ancien journaliste qui préfère garder l’anonymat. « L’incohérence que je souligne, c’est quand elle critique l’impérialisme et qu’elle va applaudir en même temps la Russie qui envoie Wagner en Centrafrique et au Mali. »

« Quand elle dit que la France considère encore l’Afrique comme sa propriété, elle a raison. Après, dire cela est facile. Effectivement Emmanuel Macron est critiquable, et nous le critiquons sur sa relation avec le Sénégal par exemple. Mais il faut savoir raison garder. Poutine a un projet colonial et les gens qui ne le dénoncent pas ne peuvent pas dire qu’ils sont décoloniaux. » affirme pour sa part Hady Ba.

Encore aujourd’hui, les propos de l’activiste continuent de déranger. Après la Côte d’Ivoire, c’est la France qui a décidé de fermer ses frontières à la militante. Dans un arrêté du 12 janvier 2022, le ministère de l’Intérieur lui reproche des « diatribes récurrentes qu’elle profère contre la France et ses autorités et dans lesquelles elle cautionne, voire encourage, le recours à la violence à l’encontre des symboles de la présence française en Afrique » selon RFI.

Une accusation dont s’est saisit rapidement l’activiste sur ses réseaux, où elle se compare à Thomas Sankara, assassiné mais dont « ils n’ont pas réussi à tuer les aspirations et les valeurs qu’il incarnait. »

Nathalie Yamb met-elle par son discours en péril la sécurité de la France ? Les autorités françaises ne semblent toutefois guère vouloir s’accommoder avec la critique quelle qu’elle soit. Le 20 octobre, l’ambassadeur de France au Niger a annulé le visa du militant nigérien plus modéré Maïkoul Zodi, connu pour ses actions contre la présence de ses bases militaires occidentales, notamment au Niger.  

LE JV2 AVEC AFP

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