Aux Etats-Unis, une thèse complotiste alimente un mouvement de surveillance des urnes de vote

Un électeur place un bulletin dans une urne dans le comté de Maricopa dans l'Arizona, le 02 août 2022afp.com - JUSTIN SULLIVAN

Ceux qui passent leur soirée à surveiller les urnes de vote en Arizona assurent agir pour sauver la démocratie et éviter que se reproduisent en novembre les supposées fraudes massives qui auraient conduit selon eux à la défaite de Donald Trump en 2020.

Mais pour les responsables chargés de l’organisation des élections, des militants pour les droits électoraux et de nombreux citoyens, la présence de ces guetteurs montre surtout l’influence de la thèse conspirationniste de l’élection présidentielle « truquée », véhiculée notamment par le documentaire « 2000 mules », à quelques semaines des élections législatives de mi-mandat.

Réalisé par Dinesh D’Souza, le long-métrage sorti en mai, qui a fait un carton au box-office américain, prétend révéler l’existence d’une opération millimétrée qui, « à l’image d’un cartel », aurait embauché des « mules » chargées de bourrer des urnes dans plusieurs Etats américains décisifs pour la victoire de Joe Biden en 2020.

– Intimidation –

Contacté par l’AFP, M. D’Souza qui défend son film, dont les procédés ont été mis en doute par de nombreux experts, a qualifié les personnes épiant les urnes de « patriotes ».

Pour d’autres, ces sentinelles servent avant tout à effrayer ceux déposant un bulletin. Plusieurs plaintes pour intimidation d’électeurs ont ainsi été transmises à la police par les autorités chargées des élections en Arizona, notamment celle d’un électeur qui avait été accusé d’être « une mule ».

« Ce qui différencie les allégations concernant les +mules+ d’autres théories du complot, c’est que les militants en ont conclu qu’ils devaient prendre eux-mêmes les choses en main », explique Jared Holt, chercheur à l’Institut pour le dialogue stratégique établi à Londres.

De multiples enquêtes ont pourtant conclu à l’absence de fraude électorale en 2020.

Des enquêteurs ont par ailleurs démontré qu’un électeur, présenté comme « une mule » dans le documentaire de M. D’Souza, avait déposé des bulletins de vote pour des membres de sa famille de façon tout à fait légale. L’homme a poursuivi le réalisateur en justice.

Les méthodes de vérification des signatures et l’inscription obligatoire sur les listes électorales existent pour empêcher la fraude, même dans les Etats où une personne peut voter au nom de quelqu’un d’autre.

« Ces mesures sont la raison pour laquelle il n’y a eu aucune preuve de fraude en 2020 aux urnes de vote par anticipation en dépit des efforts pour donner l’impression du contraire », souligne Lorraine Minnite, professeure de sciences politiques à l’université Rutgers.

« Vous pouvez confectionner un bulletin pour Mickey Mouse mais si Mickey Mouse n’est pas inscrit sur les listes électorales, son vote ne sera pas pris en compte », poursuit-elle.

– Boîte de Pandore –

Malgré sa mise en avant de preuves circonstancielles, comme l’utilisation très contestée de données anonymisées de localisation censées montrer les allées et venues des « mules », et ses conclusions hâtives démontées par des experts, le film « 2000 mules » projeté dans des meetings de Donald Trump et des cinémas à travers le pays a trouvé un fort écho chez les partisans de l’ancien président.

L’expression « mules de bulletins de vote » est apparue plus de 324.000 fois sur Twitter entre janvier et octobre et le titre du film 2,3 millions de fois, selon l’entreprise Zignal Labs.

« Mules potentielles faites attention: nous surveillons les urnes à travers l’Etat », avait tweeté en juillet Kari Lake, candidate républicaine au poste de gouverneure dans l’Arizona.

Clean Elections USA, un des groupes qui coordonnent les veilles devant les boîtes de dépôt de votes dans cet Etat, affirme sur son site internet que sa mission est d’empêcher la fraude décrite dans le film de Dinesh D’Souza.

« Votre simple présence et le fait que la mule sache qu’elle sera filmée par vos nombreuses caméras sont assez dissuasifs pour qu’ils se tapissent à nouveau dans l’obscurité », a déclaré sa fondatrice Melody Jennings, adepte de la mouvance conspirationniste QAnon, en août sur la plateforme de Donald Trump, Truth Social.

La diffusion de photos d’électeurs et la propagation de rumeurs pourraient mener à davantage de désinformation, met en garde Lorraine Minnite.

« Les gens vont être amenés à percevoir cela comme une preuve de fraude s’ils pensent déjà que c’est en train d’arriver », note-t-elle. « C’est comme ouvrir la boîte de Pandore ».

Certains hommes politiques encouragent les guetteurs d’urnes, comme le républicain Mark Finchem, candidat au poste de secrétaire d’Etat de l’Arizona, en charge de l’organisation des élections.

Donald Trump a, lui, reposté sur Truth Social à ses 4.4 millions d’abonnés un message de Melody Jennings affirmant que les boîtes de dépôt d’urnes étaient envahies par les « mules faisant leur affaire ».

Le milliardaire républicain a aussi partagé des publications de Mme Jennings, qui n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP, montrant des photos d’électeurs postant leurs bulletins.

LE JV2 AVEC AFP

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